Dans le débat sur la transition écologique, la voix de Cynthia Fleury bouscule un récit trop souvent réduit aux courbes de CO₂ et aux indicateurs de croissance. La philosophe rappelle une évidence qu’on préfère éviter : pendant des décennies, nos démocraties se sont construites sur un État social carboné, financé par l’abondance d’énergies fossiles et une logique de prédation silencieuse. Santé, protection sociale, éducation de masse, droits effectifs : tout cela a été rendu possible par un pacte implicite entre croissance et justice sociale, dont le coût réel a été délégué à la planète et aux générations suivantes. Désormais, la donne matérielle change, et avec elle la stabilité des régimes démocratiques eux-mêmes.
Ce tournant ouvre une tension redoutable : préserver le modèle hérité revient à miner les conditions physiques de la démocratie, tandis que le transformer expose à fragiliser les systèmes de solidarité que nous avons mis des décennies à bâtir. Fleury pose alors l’enjeu dans des termes clairs : comment faire en sorte que cette transition sociale et écologique ne se traduise pas par une nouvelle pénalisation des plus vulnérables ? Comment éviter que les “modes dégradés” de nos services publics et de nos institutions ne deviennent, pour certains, des modes de vie durablement dégradants ? En filigrane, c’est la question des droits humains, de l’éthique du soin et de la solidarité qui se joue : inventer des formes politiques capables de traverser la rareté sans basculer dans l’abandon ou le cynisme, et maintenir un contrat social humaniste alors même que les contraintes matérielles se durcissent.
Philosophie de la transition sociale : de l’état providence carboné aux limites planétaires
En partant de la grille de lecture de Cynthia Fleury, la philosophie de la transition oblige à requalifier ce que nous appelions l’État providence. Derrière les promesses de sécurité sociale et de mobilité généralisée, se cachait en réalité un État carboné dont l’équilibre dépendait étroitement de ressources fossiles abondantes et bon marché. Ce cadre a permis un déploiement spectaculaire des politiques de santé, d’éducation et de redistribution, mais sur une base matérielle structurellement insoutenable.
Reconnaître cette condition d’origine change la donne : la crise écologique n’est pas un accident extérieur venu perturber un modèle autrement “vertueux”, elle en est la conséquence logique. La transition sociale n’est donc pas un supplément d’âme vert, mais un déplacement complet du socle sur lequel reposent les droits humains et les systèmes de solidarité. Le cœur de l’enjeu n’est plus seulement de réduire des émissions, mais d’affronter une question politique frontale : comment préserver un minimum de justice sociale lorsque l’abondance structurelle disparaît et que les budgets publics se tendent ?
Un contrat social à reconstruire sans l’illusion de l’abondance
Ce renversement oblige à repenser l’architecture même du contrat social. Pendant plus de soixante-dix ans, l’idée implicite était que la croissance absorberait les conflits distributeurs, financerait les droits sociaux et servirait de ciment démocratique. Cette promesse battant de l’aile, la tentation est grande d’imposer des ajustements brutaux, souvent au détriment des vulnérables, au nom de la “nécessité écologique”.
La grille de Fleury invite à poser une autre base : accepter la fin de l’abondance comme horizon, tout en refusant que cette rupture se traduise par l’augmentation des inégalités et la remise en cause silencieuse des droits humains. Cela implique d’intégrer la contrainte matérielle dans le cœur des politiques sociales, au lieu d’en faire un simple argument comptable pour démanteler l’existant. L’enjeu central devient alors : comment répartir les efforts sans fabriquer une nouvelle fracture civique, là où ceux qui paieraient le prix fort de la mutation seraient précisément ceux qui ont le moins contribué à la crise écologique.
Vulnérables et inégalités : pourquoi la transition pénalise d’abord les plus fragiles
Les analyses de Cynthia Fleury s’inscrivent dans une réalité déjà visible : les chocs climatiques, sanitaires, numériques et sociaux n’affectent pas tout le monde de la même manière. Les quartiers peu dotés en services, les populations précarisées, les métiers les plus exposés se retrouvent souvent en première ligne. Quand les infrastructures publiques se dégradent ou que les prix de l’énergie augmentent, la pénalisation est automatique pour celles et ceux qui ne peuvent ni se protéger, ni se relocaliser, ni investir dans des alternatives “vertes”.
Cette situation se retrouve dans de nombreux champs, y compris dans la mode et le textile. Les régulations récentes sur la fast fashion en France ont montré comment une politique nécessaire, mal accompagnée, peut fragiliser les travailleurs en bout de chaîne ou les publics captifs de vêtements à bas coûts si des alternatives accessibles ne sont pas développées en parallèle. La transition sociale ne peut se contenter d’énoncer des objectifs globaux sans prendre au sérieux les trajectoires individuelles des plus exposés.
Quand les modes dégradés deviennent des vies dégradantes
Fleury parle de “modes dégradés” pour qualifier ces phases où les services publics fonctionnent en tension, où les institutions se fragilisent et où les protections sociales perdent en effectivité. Pris isolément, ces dysfonctionnements peuvent être analysés comme des crises de gestion ou des problèmes techniques. Mais, agrégés, ils fabriquent des existences entières prises dans des “modes de vie dégradants” : accès ralenti aux soins, mobilité restreinte, insécurité de revenu, déscolarisation partielle.
C’est ici que la justice sociale se joue concrètement. La transition écologique devient injuste lorsqu’elle se superpose à ces fragilités sans proposer de réponses spécifiques. Le risque majeur est la consolidation d’une société à double vitesse : une partie de la population bénéficiant des innovations vertes, l’autre subissant la combinaison de la précarité et des contraintes environnementales. La philosophie politique de Fleury propose de prendre ces expériences situées comme point de départ, plutôt que comme variables d’ajustement en fin de raisonnement.
Une éthique du soin et de la solidarité pour traverser la transition
Pour ne pas laisser la transition se transformer en mécanique de pénalisation, Cynthia Fleury mobilise une notion clé : les “climats de soin”. Il ne s’agit pas seulement de soins médicaux, mais d’environnements institutionnels, relationnels et politiques qui permettent à chacun de préserver sa capacité d’agir. Dans cette perspective, la solidarité ne se réduit pas à la redistribution financière, elle inclut tout ce qui rend possible l’individuation : reconnaissance, conflictualité constructive, espaces de décision partagée.
Ces climats de soin sont décisifs dans un moment de transition systémique, parce qu’ils permettent de maintenir la confiance minimale nécessaire pour accepter des transformations profondes. Sans eux, les politiques publiques se vivent comme des violences supplémentaires, et les injonctions environnementales comme des accusations adressées à des personnes déjà fragilisées. Une éthique de la transition ne peut ignorer ces dimensions sensibles.
Articuler l’individuel et le collectif sans épuiser les acteurs
Dans sa réflexion, Fleury se situe à l’intersection des héritages de Kant et de Hans Jonas. Là où Kant appelait chaque individu à agir selon des maximes universalisables, Jonas, face à la puissance technologique moderne, déplaçait l’accent vers un “nous” collectif responsable de l’avenir de l’humanité. Pour la philosophe, ces deux niveaux ne peuvent être disjoints sans générer de la souffrance : l’individu isolé, sommé d’“être exemplaire” dans un système qui ne change pas, finit par s’épuiser.
Cette “souffrance éthique”, que décrit aussi Christophe Dejours, touche particulièrement celles et ceux qui s’engagent avec intensité dans des métiers du soin, de l’éducation, de la transition écologique ou de la solidarité. Sans relais collectifs, leurs efforts ne produisent pas les effets espérés, et le sentiment d’impuissance se transforme en découragement. Inversement, les grandes décisions politiques restent lettre morte si elles ne sont pas appropriées et incarnées par des pratiques quotidiennes. Une transition juste suppose donc cette double articulation : des sujets soutenus par des structures, et des structures nourries par des sujets engagés.
Penser les vulnérables comme boussole de la justice sociale
Une autre contribution majeure de Cynthia Fleury tient à son renversement du regard sur les vulnérables. Là où les politiques publiques peuvent être tentées de traiter la fragilité comme une “anomalie” à corriger, la philosophe propose d’en faire un point de départ. Les personnes en situation de handicap, les malades chroniques, les précaires, les déplacés climatiques : ces expériences de vie révèlent les failles structurelles des institutions bien plus vite que n’importe quel rapport technique.
Dans cet esprit, une transition sociale réellement juste devrait systématiquement être évaluée à partir de ses effets sur ces populations. Quand un service est accessible aux plus fragiles, il l’est presque toujours ensuite au plus grand nombre. Quand une politique réduit effectivement les inégalités vécues par les plus exposés, elle renforce en réalité les droits humains de tous. À l’inverse, lorsqu’une réforme prétend viser l’“efficacité” mais laisse de côté ceux qui ont le moins de marge de manœuvre, elle crée des zones de non-droit social qui fragilisent l’ensemble du corps démocratique.
Des laboratoires locaux de transition centrés sur les plus fragiles
Ce renversement n’est pas seulement théorique, il se joue déjà dans des expériences concrètes. Dans le champ textile, par exemple, des territoires comme le pays de Redon ou des villes moyennes voient émerger des ateliers et coopératives qui conjuguent emploi local, réemploi des matériaux et inclusion de publics éloignés de l’emploi. Des initiatives comme le développement du textile responsable à Bain-de-Bretagne illustrent cette manière de faire de la transition un outil de stabilisation sociale plutôt qu’un moteur d’exclusion.
En se plaçant d’emblée du côté des fragilités (chômage, isolement, pauvreté énergétique), ces projets fabriquent des “climats de soin” à l’échelle d’un quartier ou d’un bassin de vie. Ils redonnent prise à des personnes qui n’avaient plus le sentiment de compter dans la définition de l’avenir collectif. C’est là un point décisif dans la perspective de Fleury : la transition ne sera acceptable que si elle offre à chacun, et en particulier aux plus exposés, la possibilité tangible de se projeter autrement, au lieu de subir un récit écrit sans eux.

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