Sur une artère saturée d’Accra, la capitale du Ghana, un panneau géant ne vend plus de baskets ni de soda. À la place, une cascade de chemises élimées et de tee-shirts synthétiques déborde dans le vide, comme un torrent de déchets textiles tombé du ciel. Ce geste radical, signé par l’artiste et ingénieur civil Emmanuel Aggrey Tieku, retourne l’ADN même de la publicité pour exposer les dégâts environnementaux et l’impact social de la fast fashion. Les fameux panneaux publicitaires deviennent alors des preuves à charge, visibles, palpables, de ce que notre consommation laisse derrière elle.
Ces installations monumentales, baptisées Baleboards, racontent une histoire que les marques préfèrent laisser hors champ. Chaque semaine, plus de 15 millions de pièces de seconde main débarquent au Ghana, une part gigantesque finissant en pollution textile ou en microfibres dans l’océan. En affichant la « matière brute » sans logo, sans slogan, le projet crée un choc visuel qui parle autant aux habitants d’Accra qu’aux décideurs européens. Baleboards se déploie désormais comme un projet itinérant entre Afrique et Europe, une sorte de boomerang textile qui questionne frontalement notre rapport à la consommation responsable, au recyclage des vêtements et au développement durable dans la mode.
| Pressé(e) ? Voici l’essentiel : | |
|---|---|
| Point clé #1 | Baleboards transforme des panneaux publicitaires en installations faites de déchets textiles pour révéler l’envers de la fast fashion au Ghana. |
| Point clé #2 | Ce dispositif choque, informe et met en lumière un flux hebdomadaire de plusieurs dizaines de millions de vêtements de seconde main qui saturent Accra et ses décharges. |
| Point clé #3 | Techniquement, les vêtements sont assemblés en gigantesques patchworks suspendus sur les panneaux, créant des volumes qui débordent dans l’espace urbain. |
| Point clé #4 | L’artiste ghanéen Emmanuel Aggrey Tieku, entouré d’équipes de couturières et soutenu par des galeries et fonds européens, porte le projet entre Accra, Paris et d’autres villes. |
| Point clé #5 | À court terme, Baleboards sensibilise massivement à la pollution textile ; à moyen terme, il nourrit les débats sur régulation, mode éthique et transformation des flux de seconde main. |
Quand la fast fashion transforme le Ghana en exutoire textile mondial
Pour comprendre la force symbolique des Baleboards, il faut revenir au rôle du Ghana dans la chaîne globale de la fast fashion. Le pays est devenu l’une des principales destinations des vêtements de seconde main venus d’Europe, d’Amérique du Nord et d’Asie. Chaque semaine, des cargaisons entières de ballots – les fameux « bale » – arrivent sur les quais et se déversent ensuite sur le gigantesque marché de Kantamanto, à Accra.
Derrière l’image d’une économie circulaire où le vêtement aurait une « seconde vie », la réalité est beaucoup plus brutale. Les études de terrain menées par des ONG locales et par des collectifs comme The Or Foundation convergent : environ 40 % des pièces importées seraient invendables car trop abîmées, démodées ou de mauvaise qualité. Ces flux massifs créent une forme de « colonialisme des déchets », où ce que les pays riches ne veulent plus porter est externalisé vers des pays qui n’ont ni les infrastructures ni les moyens de le traiter.
Face à ce « cadeau » empoisonné, les autorités et les communautés n’ont que peu d’options. Une partie du textile finit enfouie dans des décharges qui se remplissent à une vitesse vertigineuse. Le reste se disperse dans les ravines, les cours d’eau, puis sur les plages, où les amas de vêtements remplacent littéralement le contact entre le sable et l’océan. Les fibres synthétiques dominantes dans ces vêtements libèrent des microplastiques qui contaminent la faune marine et les chaînes alimentaires locales. La pollution textile devient ainsi une question de santé publique autant qu’un drame environnemental.
De Kantamanto aux plages : la cartographie des dégâts environnementaux
Le marché de Kantamanto est souvent présenté comme un modèle de réemploi populaire. Des milliers de revendeurs y vivent du tri, de la retouche et de la vente de vêtements d’occasion. Pourtant, ce système ne suffit plus à absorber le flux incessant. Lorsque 40 % d’une cargaison part directement à la benne ou sur le sol, le marché devient une étape intermédiaire sur le chemin du déchet plutôt qu’un véritable levier de développement durable.
Les conséquences écologiques se lisent dans le paysage. Des études locales ont montré des zones où les couches de textiles enfouies atteignent plusieurs mètres de profondeur, comprimées comme des strates géologiques. Sur certaines plages d’Accra, les cordes de vêtements emmêlés forment des « récifs » artificiels qui piègent d’autres déchets et modifient la dynamique des vagues. L’eau lessive les colorants, les finitions chimiques et les microfibres, créant une pollution diffuse difficile à mesurer précisément mais bien réelle pour les communautés de pêcheurs.
Ce décor de fin du monde est la toile de fond sur laquelle Baleboards vient se greffer. En sortant ces déchets du hors-champ des décharges pour les installer sur des panneaux publicitaires, le projet transforme un problème « de fond de cour » en sujet central de l’espace public, impossible à ignorer.
Baleboards : détourner les panneaux publicitaires pour en faire des preuves matérielles
Baleboards naît d’une intuition simple et puissante : ce qui sert à vendre peut aussi servir à dire la vérité. L’artiste part d’un constat : les panneaux publicitaires façonnent nos désirs, nos normes sociales et nos imaginaires de réussite. Ils nous incitent à consommer, souvent plus que nécessaire, au profit d’une industrie qui externalise ses dégâts environnementaux vers d’autres territoires. Pourquoi ne pas retourner ce pouvoir visuel contre le système qui l’a créé ?
Le principe est direct : remplacer l’image publicitaire par des vêtements réels, récupérés dans les circuits de déchets ou auprès d’organisations comme Emmaüs, puis les assembler pour recouvrir la surface du panneau. Pas de slogan, pas de logo, seulement la matérialité brute du textile. Le médium devient le message : ce sont les mêmes matières, les mêmes coupes, les mêmes fibres qui saturent les placards en Europe et les décharges au Ghana.
Vu de la route, l’effet est saisissant. Les chemises et tee-shirts semblent déborder du cadre, comme si la publicité elle-même était submergée par son propre trop-plein. La circulation ralentit, les passants filment, les discussions s’engagent spontanément : est-ce de l’art, une campagne d’ONG, une alerte gouvernementale ? C’est précisément dans cette zone d’incertitude que le projet déploie sa force pédagogique.
Une ingénierie textile au service du message
Derrière l’impact visuel se cache une vraie complexité technique. Il ne s’agit pas simplement d’accrocher quelques cintres, mais de composer un gigantesque patchwork structurellement stable, résistant au vent, à la pluie et au soleil tropical. Cela implique :
- Un tri minutieux des vêtements par matière, poids et résistance pour éviter que les pièces les plus lourdes ne déchirent l’ensemble.
- Un assemblage couture réalisé par une équipe de couturières locales, qui transforment ces déchets en une « peau » textile solidaire.
- Une structure porteuse adaptée à chaque panneau, calculée pour supporter la charge et les contraintes climatiques sans risque pour l’espace public.
- Une scénographie des couleurs, où les délavés, les imprimés et les logos résiduels composent une mosaïque presque abstraite vue de loin.
Ce travail d’ingénierie nourrit aussi l’argumentaire du projet. En montrant qu’il faut autant de compétences et de ressources pour « gérer » des vêtements en fin de vie, Baleboards souligne à quel point la solution ne peut pas reposer uniquement sur le réemploi ou le recyclage des vêtements. La vraie question reste l’amont : la surproduction et la course au prix bas typiques de la fast fashion.
Baleboards devient ainsi une forme de data visualisation à échelle urbaine : la quantité de textile recouvrant chaque panneau illustre physiquement ce que les chiffres d’importation ou de déchets ne parviennent pas toujours à faire ressentir.
Un projet d’art total au croisement de l’impact social et de la mode éthique
Baleboards n’est pas qu’une œuvre spectaculaire ; c’est aussi un laboratoire d’impact social. Le projet mobilise des couturières, artisans et assistants techniques au Ghana, créant des emplois temporaires mais qualifiés dans un contexte où l’économie informelle domine largement la chaîne du textile. Les ateliers deviennent des espaces de discussion sur la valeur du travail, la dignité des métiers de la réparation et la place des pays du Sud dans le système mode global.
En parallèle, le projet fait dialoguer ces réalités locales avec les réseaux de l’art contemporain à Paris, Berlin ou Bâle. Des institutions comme la galerie Tschudi en Allemagne ou Ellipse Art Projects en France accompagnent l’initiative, permettant aux Baleboards de circuler et d’évoluer au fil des contextes. Chaque déplacement de l’œuvre, chaque nouveau pays d’accueil, ajoute une couche de sens à cette « migration » textile à rebours.
Au cœur du projet, on retrouve une interrogation fondamentale : que signifie vraiment « mode éthique » lorsque les invendus, les retours et les dons « caritatifs » des pays du Nord finissent en montagnes de tissu dans les pays du Sud ? Baleboards force à regarder cette contradiction en face. D’un côté, Europe et Amérique du Nord durcissent leurs politiques avec des dispositifs comme la interdiction de destruction des invendus. De l’autre, ces mêmes invendus continuent, pour partie, de prendre la route de marchés sur-saturés comme Kantamanto.
Quand l’art devient outil de pédagogie pour une consommation responsable
Le pari de Baleboards est d’agir là où les rapports d’ONG et les études d’experts ne suffisent plus : dans l’émotion, le choc, la mise en scène. En plaçant la question de la consommation responsable en plein cœur de l’espace urbain, le projet s’adresse autant à l’automobiliste pressé qu’au curateur d’une grande biennale. L’image de ces cascades de vêtements fonctionne comme un « raccourci mental » entre un clic d’achat et une plage recouverte de textile.
Dans les discussions suscitées par les installations, reviennent des thèmes clés : la responsabilité individuelle, mais surtout la responsabilité systémique. Les passants interrogent la qualité des vêtements produits, la vitesse des collections, la durabilité réelle des fibres utilisées. Ce déplacement du débat, du « que faire de ce que l’on jette ? » vers « pourquoi en jetons-nous autant ? », est l’une des contributions majeures de Baleboards aux réflexions sur le développement durable dans la mode.
Pour les marques engagées, ces œuvres offrent aussi un miroir exigeant. Revendiquer une mode éthique implique de regarder où terminent les produits en fin de vie, y compris lorsqu’ils sont « donnés » à l’étranger. Dans cette perspective, les Baleboards peuvent servir de support à des programmes éducatifs, des ateliers avec des écoles de mode ou des entreprises, ou encore des collaborations avec des acteurs qui travaillent déjà sur la régulation de l’ultra fast fashion, comme l’explorent des analyses autour de la surtaxe sur la fast fashion.
Du Ghana à Paris : un boomerang textile qui interroge l’Europe
Après Accra, Baleboards est conçu comme un projet itinérant, destiné à voyager dans d’autres villes africaines puis en Europe. Cette circulation n’est pas qu’une tournée artistique ; elle mime symboliquement le trajet des vêtements eux-mêmes. Les pièces qui avaient quitté l’Europe comme dons ou surplus de la fast fashion reviennent désormais, non plus comme marchandises, mais comme artefacts critiques, chargés de raconter ce qu’elles ont vu et abîmé.
L’ambition d’une installation monumentale à Paris est particulièrement forte. L’artiste imagine un Baleboard déployé le long d’une ligne de tramway, à proximité d’un quartier d’affaires. L’idée est de juxtaposer le flux quotidien de cadres en costume et celui des montagnes de textile qui, en bout de chaîne, se transforment en dégâts environnementaux dans d’autres pays. Ce face-à-face visuel questionne le confort avec lequel les grandes métropoles externalisent leur empreinte écologique.
Pour les politiques publiques européennes en pleine évolution, ces images peuvent devenir des icônes. Alors que se multiplient projets de lois, malus et dispositifs visant à ralentir l’ultra fast fashion, comme ceux analysés dans divers dossiers sur la loi ultra fast fashion, Baleboards fournit une matière visuelle concrète à des débats parfois trop abstraits. Le panneau saturé de vêtements devient un argument en 3D pour repenser les flux de seconde main, la responsabilité élargie du producteur et les accords commerciaux Nord-Sud.
Changer d’échelle sans perdre le lien avec le terrain ghanéen
La montée en puissance du projet pose une question cruciale : comment garder ancrée dans le réel ghanéen une œuvre qui circule dans les sphères les plus internationales du monde de l’art ? La réponse tient dans la méthode même de production. À chaque nouvelle étape, Baleboards se nourrit de textiles collectés localement, mais conserve une part de vêtements directement issus des flux passés par le Ghana.
Cette hybridation crée une sorte de cartographie matérielle des responsabilités partagées. Les tissus européens, américains et asiatiques côtoient ceux achetés ou portés sur place, rappelant que la crise n’oppose pas simplement « Nord coupable » et « Sud victime », mais met en jeu un système mondialisé où chacun, à son échelle, peut contribuer à inverser la tendance. Les ateliers au Ghana restent le cœur opérationnel du projet, garantissant que la parole visuelle portée à Paris ou Berlin continue de résonner avec les réalités des plages et des décharges d’Accra.
En fin de compte, Baleboards fonctionne comme un test de stress grandeur nature pour nos récits sur la consommation responsable : si ces récits ne tiennent pas face à la vision de tonnes de vêtements pendus à un seul panneau, c’est qu’ils doivent encore être profondément révisés.

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