Réduire la durée de l’emploi pour réduire l’empreinte carbone : derrière cette idée qui bouscule les repères, la philosophe Céline Marty remet en lumière un lien encore largement sous-estimé entre travail et environnement. En s’inspirant d’André Gorz, figure historique de l’écologie politique, elle défend une vision où la réduction du temps de travail devient un levier central de la transition écologique, au même titre que la sobriété énergétique ou la transformation des systèmes productifs. Dans un contexte où la mode, le textile et le numérique tournent à flux tendu, sa proposition invite à regarder autrement ce qui, dans nos emplois, alimente directement la machine productiviste.
Pour les acteurs de la mode durable, ce changement de focale est loin d’être théorique. Moins d’heures de bureau, de réunions en visio ou de déplacements signifie potentiellement moins de collections, moins de rush logistique, moins de pression à la croissance infinie, donc une diminution des émissions et une meilleure qualité de vie pour les équipes. Mais cela suppose aussi de repenser en profondeur la place du salariat, la façon de répondre aux besoins matériels et la valeur donnée aux activités non marchandes : soin, réparation, agriculture locale, artisanat textile. En toile de fond, une question simple mais dérangeante : et si, pour rendre la durabilité crédible, il fallait accepter de produire moins, et donc de travailler moins, plutôt que d’espérer qu’une innovation magique décarbonera la fast fashion sans toucher à son rythme effréné ?
Réduction du temps de travail et empreinte carbone : ce que disent les études
La thèse de Céline Marty ne repose pas uniquement sur une intuition philosophique. Plusieurs travaux de recherche internationaux montrent une corrélation robuste entre réduction du temps de travail et baisse des émissions de gaz à effet de serre. Des analyses suédoises citées par la philosophe estiment qu’1 % de temps de travail en moins s’accompagne d’environ 0,8 % d’émissions en moins, toutes choses égales par ailleurs. Le raisonnement est direct : moins d’heures passées à produire, c’est moins de biens mis sur le marché, moins de flux logistiques, moins d’énergie consommée dans les usines, les bureaux et les transports.
Ce lien devient particulièrement parlant lorsqu’on regarde les secteurs à forte intensité matérielle comme le textile. Chaque heure gagnée sur la conception, le marketing ou le lancement précipité d’une nouvelle collection peut éviter des milliers de pièces produites, expédiées puis soldées ou détruites. Là où la fast fashion pousse à saturer les plannings, la décroissance du temps de travail agit comme un frein structurel aux excès, en cohérence avec les alternatives déjà explorées par des initiatives de mode plus durable. Au fond, la baisse de l’empreinte carbone passe autant par la quantité de travail rémunéré que par la nature des matières utilisées.
Travail, production et consommation : un trio indissociable pour le climat
Derrière ces chiffres, c’est l’articulation entre temps de travail, production de marchandises et consommation qui se trouve questionnée. Un volume d’heures élevé alimente une économie où il faut sans cesse lancer des produits, justifier son poste, remplir des tableaux, créer des collections capsules, organiser des campagnes de promotion. Plus l’emploi est central, plus la logique de croissance s’impose comme horizon par défaut. La philosophie du travail que défend Céline Marty montre que cette organisation n’a rien de naturel : elle est le résultat de choix politiques et historiques, notamment depuis les années 1980 et la montée du néolibéralisme.
En réduisant structurellement le temps passé à travailler, on agit sur plusieurs maillons de la chaîne climatique. On diminue les trajets domicile-travail, les bureaux à chauffer ou climatiser, les équipements numériques à faire tourner, mais surtout la pression à sortir toujours plus de nouveautés. Dans la mode, cela rejoint les démarches slow qui préfèrent quelques pièces bien conçues à un flux permanent de nouveautés. Ce n’est pas seulement une histoire de sobriété énergétique, c’est un changement de rythme global qui rebat les cartes du lien entre emploi, revenus et empreinte carbone.
Philosophie du travail de Céline Marty : de Gorz à la sobriété choisie
Pour comprendre la portée de cette proposition, il faut revenir à la filiation intellectuelle que revendique Céline Marty. Agrégée et docteure en philosophie, elle s’inscrit dans la continuité d’André Gorz, pionnier de la décroissance et figure de l’écologie politique. Gorz posait déjà dans les années 1970 une question explosive : pourquoi faire de l’emploi marchand la condition d’existence sociale, alors que nombre d’activités utiles restent non reconnues ou non rémunérées ? Cette grille de lecture résonne puissamment aujourd’hui dans un secteur textile en quête de sens, où la création de valeur ne se limite plus au volume des ventes.
La philosophe actualise cette pensée dans un monde marqué par la crise climatique, les burn-out et la montée des emplois dits « bullshit ». Elle montre que persister dans un modèle productiviste tout en parlant de transition écologique relève de la contradiction. Tant que la norme restera de travailler toujours plus pour produire toujours davantage, les gains d’efficacité énergétique risquent d’être avalés par l’effet rebond. En revisitant la philosophie du travail, elle défend un scénario où la réduction du temps de travail devient une condition pour rendre cohérente la promesse de durabilité.
Redonner du sens par la pluriactivité et les métiers à forte utilité sociale
L’un des apports les plus stimulants de cette pensée tient à la valorisation de la pluriactivité. Plutôt que d’envisager la réduction du temps de travail comme un simple « moins » d’emploi, Céline Marty y voit un « plus » d’autres activités : agriculture, entretien des écosystèmes, soin, engagement associatif, artisanat textile ou réparation d’objets. Beaucoup de personnes qui quittent des postes tertiaires très abstraits se reconvertissent aujourd’hui vers des métiers manuels ou des professions de soin. Ce mouvement empirique contredit l’idée que, sans contrainte, personne ne voudrait plus travailler.
Pour un studio de mode responsable ou un atelier de réparation, cela ouvre des perspectives concrètes. Un designer peut partager son temps entre création de collections en fibres recyclées et animation d’ateliers de reprise, un cadre marketing peut réduire son temps salarié pour participer à une ferme textile locale, ou accompagner des projets d’upcycling. La transformation ne se joue plus seulement dans l’entreprise, mais dans une répartition plus souple des heures entre activités rémunérées et non marchandes. C’est ici que la transition écologique rejoint très directement la question du sens donné au quotidien.
Réduction du temps de travail : quels impacts sur les modes de vie et l’effet rebond ?
Un des arguments récurrents contre la réduction du temps de travail consiste à dire que les individus utiliseraient ce temps libéré pour voyager davantage, consommer plus et donc augmenter leur empreinte carbone. Céline Marty nuance fortement cette crainte en rappelant un élément décisif : ce ne sont pas les mêmes catégories sociales qui disposent du capital pour multiplier les loisirs carbonés. En France, une part significative de la population n’a jamais pris l’avion, tandis qu’une minorité aisée concentre une large partie des émissions liées au tourisme lointain ou à la surconsommation.
Autrement dit, libérer du temps pour les personnes les moins favorisées ne se traduit pas automatiquement par une explosion des vols low-cost ou des séjours lointains. Ce temps peut être investi dans des activités locales à faible intensité carbone : jardinage, engagement écologique, couture, bricolage, participation à des friperies ou à des ateliers de réparation textile. L’effet rebond existe, mais il est avant tout porté par les plus hauts revenus, ce qui renvoie à des politiques de redistribution et de régulation plutôt qu’à un rejet global de la baisse du temps de travail.
Qualité de vie, sobriété énergétique et nouveaux imaginaires
La philosophe insiste sur un point souvent oublié : le PIB ne mesure pas la qualité de vie. Réduire la production matérielle, les transports inutiles et les heures de bureau peut faire baisser certains indicateurs économiques tout en améliorant la santé, la disponibilité mentale et la cohésion sociale. Dans les entreprises de mode responsables qui ont testé des semaines plus courtes, on observe fréquemment une meilleure rétention des talents, une baisse de la fatigue chronique et une créativité renforcée sur les projets à long terme.
En parallèle, ce temps libéré est une condition pour ancrer réellement la sobriété énergétique dans les modes de vie. Cuisiner, réparer ses vêtements, privilégier la seconde main ou l’échange demandent du temps, tout comme s’informer sur les matières ou les labels. On ne peut pas exiger des citoyennes et citoyens qu’ils changent leurs pratiques sans qu’ils disposent de cette ressource essentielle. C’est là qu’émerge un nouvel imaginaire : plutôt que de sacrifier du temps pour pouvoir acheter toujours plus, l’objectif devient de retrouver du temps pour vivre mieux avec moins d’objets, mais plus de liens et de compétences.
Redistribution, revenu universel et durabilité économique
La question qui surgit naturellement est celle du revenu : travailler moins signifie-t-il accepter mécaniquement une baisse du niveau de vie ? En s’inspirant d’André Gorz, Céline Marty défend une autre voie : plutôt que de chercher à augmenter sans fin la taille du « gâteau » économique, il s’agit de mieux le répartir. Les décennies écoulées ont montré que la croissance ne réduit pas spontanément les inégalités. Le fameux ruissellement a largement été démenti, tandis que les émissions liées à la consommation des plus riches ne cessent d’augmenter.
Dans ce cadre, l’idée d’un revenu universel prend une dimension écologique autant que sociale. Il ne s’agirait pas d’un dispositif libéral visant à supprimer le salaire minimum ou les protections sociales, mais d’un socle permettant à chacun d’exister sans être obligé de se plier à des emplois destructeurs pour le climat. Pour les structures de mode durable, un tel mécanisme pourrait faciliter des trajectoires professionnelles plus fluides, où l’on alterne périodes salariées et temps dédiés à des projets à forte utilité écologique ou sociale, sans être constamment sous la menace de la précarité.
Entreprises, fast fashion et nouvelles règles du jeu
Cette approche bouscule directement les modèles fondés sur la croissance illimitée, en particulier dans la fast fashion. Les géants du secteur prospèrent sur une hyper-intensité de travail : équipes de design sous tension, supply chain calibrée pour lancer une tendance en quelques jours, campagnes marketing permanentes. À l’inverse, les initiatives de slow fashion, les boutiques engagées que l’on voit émerger à Namur ou ailleurs, ou les marques artisanales comme celles travaillant le block print, misent sur la durée, la qualité et la limitation volontaire des volumes.
Face à cette tension, certains acteurs cherchent à verdir leur image par le recyclage ou des collections « conscious », avec un risque élevé de greenwashing. De plus en plus d’analyses, comme celles sur les promesses de vêtements recyclés ou sur les plateformes ultra low-cost, montrent les limites de cette approche sans remise en cause du rythme productiviste. Pour que la durabilité soit crédible, la transformation doit toucher aussi le temps : temps de conception, temps de travail, temps laissé à la réparation. C’est dans ce cadre que la réflexion de Céline Marty devient un outil stratégique pour celles et ceux qui construisent une mode réellement responsable.
Travail et environnement dans la mode : vers des organisations plus sobres
Si l’on zoome sur le quotidien d’un label de mode durable, la mise en pratique de cette vision peut prendre des formes très concrètes. Adopter une semaine de quatre jours, plafonner les heures supplémentaires, limiter les lancements annuels, organiser des temps dédiés à la veille écologique ou à la formation sur les matières, autant de choix qui orientent l’activité vers la transition écologique. Ces décisions ne se résument pas à du confort RH : elles agissent sur la diminution des émissions en freinant les accélérations permanentes qui alimentent la surproduction.
Des expériences pilotes montrent qu’une baisse du temps de présence peut s’accompagner d’un recentrage sur les tâches à forte valeur ajoutée : éco-conception, sourcing responsable, relation de long terme avec les ateliers, transparence. À l’inverse, une partie des activités périphériques (reportings redondants, campagnes promotionnelles agressives, production de contenus superflus) peut être réduite sans nuire à la viabilité de la structure. Loin d’être un luxe, cette sobriété organisationnelle devient une condition pour aligner le fonctionnement interne avec le discours environnemental.
Des exemples qui préfigurent un autre rapport au temps
Dans plusieurs pays européens, des expérimentations de semaine raccourcie ont déjà été menées, y compris dans des secteurs créatifs proches de la mode. Les résultats convergent souvent : baisse du stress, meilleure répartition des tâches, innovation renforcée sur les projets de fond. Certaines marques de mode responsable lient cette réorganisation temporelle à un engagement climatique explicite, en affichant par exemple des objectifs de réduction d’empreinte carbone alignés sur une baisse volontaire des volumes produits.
Ces pratiques résonnent avec les démarches décrites dans des analyses de la mode et des solutions durables. Elles montrent qu’il est possible de concilier viabilité économique et temps de travail réduit, à condition d’abandonner la logique de la collection permanente et de construire un modèle basé sur la valeur d’usage, la durabilité des pièces et les services annexes (réparation, reprise, location). Au cœur de cette mutation, la question du temps n’est plus un simple paramètre RH, mais un levier stratégique pour articuler travail, écologie et justice sociale.

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